Arrivé au poste de secours, qui était installé dans une ferme isolée, on me posa à terre à la suite d'un rempart de brancards occupés, arrivés bien avant moi. Il y en avait une épaisseur d'au moins trente, sur une cinquantaine de mètres de longueur !

- Mais, dis-je à mes hommes, jamais je ne serai pansé cette nuit !

- Attendez, mon Adjudant, dit l'un d'eux. Je vais aller voir le docteur CARLETON et lui dire que vous êtes là, gravement blessé et il s'occupera de vous.

Effectivement, peu de temps après, il revint en compagnie de quatre brancardiers qui me prirent à bout de bras et, enjambant tous les autres, parvinrent à me déposer sur la table d'opération du docteur.

- Ah ! Te voilà encore, mon pauvre vieux. Je t'avais bien dit que tu y laisserais tes os. Voyons, qu'y a-t-il ?

- Cuisse gauche fracassée. Eclat d'obus.

- Nous allons voir ça. Mais, mon pauvre ami, il va falloir qu'on découpe ta belle capote toute neuve, et aussi te soulever.

- Tant pis ; à une culotte près. Allez-y !

Lorsqu'il put approcher de la plaie, il fit une mine.

- Oui, c'est très, très grave ! Tellement grave que ne ne puis absolument rien te faire ici. Je vais aseptiser avec de l'iode, seule chose que j'ai pour cela, et je te ferai évacuer au plus tôt par les petites voitures sur Verdun. Là seulement, à l'hôpital, on pourra voir. Mais, dans ton malheur, tu es encore un veinard : ni l'artère fémorale, ni le sciatique ne sont atteints. L'artère coupée, tu ne serais pas là ; la sciatique déchirée, tu serais en bien plus mauvaise posture que maintenant.

Pendant qu'il me renseignait ainsi sur mon état, il préparait une énorme seringue pouvant contenir un demi-litre qu'il remplit de teinture d'iode. Puis, m'introduisant la canule de l'instrument dans la plaie, il m'infusa lentement tout le contenu. J'avalai la dose avec une bien vilaine figure, parait-il, mais je ne poussai pas un cri.

Alors, le docteur prit une fiche rouge, en remplit quelques lignes, m'attacha ce bout de carton à un bouton de ma capote et fit signe aux brancardiers de me porter, immédiatement, à l'endroit de rassemblement pour les évacuations urgentes. Pendant ce temps, je remis à mes petits gars, qui étaient restés près de moi et avaient assisté à mon pansement sommaire, mon bidon qui était encore presque rempli de bon tafia. Je les remerciai chaleureusement de leur dévouement généreux qui me permettait, peut-être, de me sortir de cette terrible affaire.

Ils me quittèrent alors en me serrant la main, heureux, disaient- ils, d'avoir pu faire cela pour moi, en remerciement des gentillesses que j'avais eues pour eux.

Oui, je dois dire, ici, qu'avec mes hommes, j'étais peut-être sévère, mais avec douceur, avec bonté. Je leur donnais quelque argent pour s'acheter du papier, des enveloppes, du tabac, du cirage, enfin quantité de menues choses qui ne me coûtaient guère et qui faisaient grand plaisir à ces pauvres gars, presque tous des pays envahis, comme moi-même, et sans autres ressources que leur pauvre prêt de un sou par jour. Partout, aussi bien en cantonnement qu'en route, je partageais leur tambouille ainsi que leur logement. Que nous tombions bien ou mal je restais avec eux ; je leur parlais souvent, les aidais quand le cafard les prenait trop violemment. Sans l'avoir prévu, j'en fus bien récompensé par l'acte qu'ils accomplirent bénévolement en obligeant les brancardiers à venir me chercher. Il est à peu près certain que, si je suis encore en vie, c'est uniquement grâce à eux car, si je n'avais pas été évacué cette nuit-là, je ne m'en serais pas sorti.[...]

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE