Extraits des carnets d'Émile LOBBEDEY communiqué par Éric que je remercie.

19 septembre [suite]

Nous sommes bientôt dans une ferme appeler la Renarde. Les alentours sont boueux, on y est arrivé à travers champs par un chemin de terre. Plusieurs caissons d’artillerie sont arrêtés aux alentours. On s’arrête un instant puis on procède au cantonnement.

La_Renarde

Le bataillon doit y loger en entier. Il peut être 7 heures quand les troupes commencent à s’y tasser. La liaison est logée sur un grenier avec celle de la 5e compagnie et le sergent Major LANNOY. Il y a un peu de paille.

Avec GAUTHIER et CRESPEL, je fais ma cuisine. Les autres sont trop fatigués et préfèrent dormir aussitôt.

Nous faisons popote en plein air avec des moyens de fortune et je réussis à manger quelque chose de chaud.

On dit que deux soldats de la 5e, DELATTRE et LESAINT, doivent passer devant un conseil de guerre du régiment présidé par le commandant JEANNELLE, et formé du sous-lieutenant SIMON, du Lieutenant PÉQUIN rapporteur etc… Le sergent GIBERT s’est chargé de la défense. DELATTRE et LESAINT sont accusés d’abandon de poste alors qu’ils étaient sentinelles doubles à la lisière du bois. Ils avaient quitté leur poste pour s’abriter dans la tranchée ; et c’est un peu grâce à eux que l’ennemi à l’attaque du 18 a pu s’infiltrer sur le flanc des 5e et 8e compagnies.

La nuit est délicieuse. C’est compréhensible après 4 nuits passées dans l’eau.

20 septembre

Réveil au petit jour. Il pleut, une petite pluie persistante qui perce. Le bataillon se rassemble en demi-cercle le long de la lisière d’un bois et attend. On dit que DELATTRE hier soir fut condamné à mort par 2 voix sur 3. Quant à LESAINT il fut acquitté, profitant de la mort du sergent [Sous-lieutenant] PÉCHEUR car il invoque un ordre de celui-ci lui ayant dit de le rejoindre. DELATTRE va être exécuté.

La pluie a cessé de tomber. Je vois se former un peloton d’exécution composé de la section du sergent HUYGHE de la 5e compagnie.

Celui-ci la place sur un rang devant le front du bataillon. L’adjudant MONCHY de la 7ème en prend le commandement.

Bientôt je vois arriver GIBERT avec DELATTRE entouré de quatre hommes baïonnette au canon. Celui-ci a l’air hébété et regarde tout cet apparat sans comprendre. GIBERT lui a dit qu’il suivait le bataillon quittant son cantonnement.

Le lieutenant PÉQUIN monte à cheval, se place devant le front du bataillon, pendant que les hommes entrainent le condamné devant le peloton d’exécution.

Puis l’officier lit la condamnation, le condamné ayant le dos tourné au peloton qu’il n’a pas encore vu.

La condamnation lue, ce sont des cris que pousse le condamné qui pleure, supplie, hurle et s’écrie :

" Je veux dire au revoir à mes camarades ! Je ne veux pas mourir. "

On lui bande les yeux et le tourne vers le peloton d’exécution. Il arrache le bandeau et voyant les fusils braqués à 15 mètres fait du bras un geste instinctif pour se garder.

" Feu ! "

Le corps s’effondre et reçoit du sergent HUYGHE le coup de grâce. Justice est faite.

Le bataillon reste figé comme muet ; puis c’est le défilé près du corps.

On creuse un trou ; les sapeurs sous les ordres du chef de musique enterrent le cadavre. DELATTRE était un de mes hommes quand j’étais caporal. J’obtiens d’aller saluer la dépouille : la tête et le cou sont troués de balles.

Une heure après nous partons, laissant Vienne la Ville à notre droite. Vers 9 heures nous prenons à l’ouest du village de Moiremont.

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J'ai régulièrement évoqué cet homme qui se prénommait Michel DELATTRE en cherchant des témoignages ou des évocations de cette première exécution au 147è RI. Vous pouvez retrouver les précédentes évocations sous la rubrique Les fusiilés du 147è ou par le nuage de tags colonne de droite.

Son nom figure dans le JMO du régiment à la date du 19 septembre 1914, ainsi que parmi les fiches mémoires des hommes.

Il est également inscrit sur le monument aux morts de la commune de Loison sous Lens (62).