Et au moment même où je disais, à mi-voix, pour moi seul :

" Celui-ci est pour moi, je parie "

Braoûm ! L'obus éclate à une dizaine de mètres derrière moi ; et, aussitôt, je pousse, involontairement, un grand cri : j'étais touché à la cuisse gauche. Je m'affaissai alors sur place et perdis entièrement la notion des choses. J'étais littéralement mort, encore une fois.

Quand je repris mes sens, la nuit tombait. Des hommes de ma Section étaient autour de moi : ils venaient voir comment je me comportais, et, constatant que j'étais vivant, s'apprêtaient à me transporter à l'abri dans la tranchée qu'ils avaient prise, nettoyée de ses anciens occupants et qu'ils occupaient en force, ayant déjà retourné le parapet dans l'autre sens.

Ayant repris connaissance, je leur dis que j'avais la cuisse gauche broyée. Alors, pour me transporter, ils déroulèrent sous moi une toile de tente que j'agrippai des deux mains à hauteur de mes épaules, et ils me firent ainsi glisser, à travers le chemin que quelque-uns se frayaient au travers des barbelés en les arrachant au fur et à mesure.

Arrivés au bord de la tranchée, ils me déposèrent avec précaution dans un endroit abrité, et là, une fois de plus, je partis pour les régions inconnues de l'évanouissement. [...]

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE