La nuit arriva, le tintamarre cessa, et je pus rejoindre le reste de la Compagnie qui, avec la troisième, sa voisine, avait réussi à occuper une première tranchée allemande, tranchée avancée, qui fut évacuée lentement par ses défenseurs, au moyen d'un cheminement en serpentin fait de deux talus parallèles, qu'il fallut aller boucher à plusieurs endroits pour la nuit, pour empêcher un retour de l'ennemi par ce boyau.

Il y avait eu de grosses pertes chez nous, dans la plaine. Jusque sur cette tranchée, il y avait des tués de la Compagnie qu'il fallut traîner par les pieds pour les mettre à l'écart au moment où le repas - assez chaud - nous fut apporté.

Et on le mangea, ce repas, assis sur les bords du talus, à la place même des morts de tout à l'heure, qu'on avait simplement repoussés un peu plus loin, [...] on le mangea avec un appétit de loups affamés.

Rien d'autre ne comptait, à ce moment, que la satisfaction des mâchoires, du ventre. Ah ! que c'est bon, un coup de pinard qui fait descendre de bonnes bouchées de pain. Ah ! que c'est délicieux, une bonne gorgée de gnole par là-dessus, pour vous réchauffer les entrailles ! [...]

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE