Le Caporal revint en rampant. Une mer de projectiles déferlait sur la plaine. Il arriva près de moi, et, à genoux tous deux, il me dit que la Compagnie est à peu près à notre hauteur et que...

Flac ! une balle en pleine figure arrête net le compte rendu du pauvre type qui tombe lourdement en saignant à flots.

C'était la première balle d'une mitrailleuse allemande qui venait de changer la direction de son tir, puisqu'auparavant, on n'avait pas entendu de sifflements. Mais, à partir de cette malheureuse première balle dont le vent m'avait sifflé à l'oreille droite, d'autres balles se succédèrent, à la cadence la plus rapide, frôlant mon oreille droite à quelques millimètres.

Je ne bougeai plus. Je restai figé, à genoux, sans remuer la tête, regardant sans bouger la tête, des yeux seulement, les camarades s'empresser auprès du pauvre cabot évanoui, pas mort peut-être, mais grièvement atteint.

Moi, me disais-je pendant cet instant tragique, je ne vaux guère mieux. Si je remue la tête, je prends la série et je suis foutu. Si la mitrailleuse, là- bas, change son tir sur la gauche, même résultat : mon crâne va sauter. Je n'ai qu'une chance de m'en tirer : c'est que le type change son tir sur la droite !

Ces réflexions n'étaient aucunement réjouissantes ! Il y avait, tout près de moi, un type de ma Section, couché, qui, entendant le froufrou des balles, me regardait avec des yeux grands comme des hublots.

Un tel, lui ai- je dit, ne bouge pas de là. J'ai la trajectoire juste à l'oreille droite. Si l'autre tire à gauche, je suis foutu !

Et l'autre tira à droite ! Il ne tira même plus du tout - changement de bande, peut-être ? - je ne sais pas et je ne me suis pas creusé la tête pour le savoir. Dès que cessa le passage des moustiques, je plongeai à plat ventre, sain et sauf, et allai me replacer au centre et en arrière de ma Section, près du Capitaine de la mitraille. [...]

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE