Au signal donné, toute la compagnie déborde par la gauche et se dirige, en se courbant et en faisant des bonds, vers les emplacements indiqués. La gauche de la quatrième Section devait suivre les bords d'un ruisselet serpentant dans un léger creux et qu'on nous avait vaguement montré : par là, quelque part. En effet, nous arrivons à un petit accident de terrain bien doux, comme une longue vague nonchalante de l'océan. Nous avions atteint notre emplacement.

Le sous-lieutenant fait faire face à l'ennemi en ligne déployée, les hommes couchés avec quatre pas d'intervalle, la gauche de sa Section appuyée au ruisseau. Moi, alors, j'en fais faire autant à ma section, sur la droite de ma voisine. Une fois notre ligne bien établie, nous commençons notre progression par demi-sections : dix pas en courant, à terre, quelques minutes d'arrêt. La demi-section suivante en fait autant, en quatre bonds. Notre ligne est reformée, et, de dix mètres en dix mètres, nous avançons sous une voûte de projectiles.

Les Allemands avaient déchaîné un tir prodigieux, mêlant l'artillerie légère à la lourde et aux mitrailleuses dont les tacataca incessants parvenaient à dominer le vacarme assourdissant du reste.

Pour nous, grâce au creux de la petite ondulation signalée, nous étions sous les trajectoires des projectiles tirés sur nos camarades de la plaine. Nous étions placés de telle sorte, dans l'ordre de combat, que personne ne se trouvait à notre gauche, de l'autre côté du ruisseau. Il n'y avait aucune troupe de ce côté là, et nous ne recevions rien non plus des Fritz de cette direction.

Immédiatement derrière nos deux sections, marchait la Compagnie de mitrailleuses du Bataillon, dont nous étions, en quelque sorte les soutiens, et qui avait pour mission principale de couvrir la ligne de bataille contre une attaque sur notre gauche.

Nous avancions en aveugles. Devant nous, au loin, on voyait le village de Parrèdes en Woëvre (sic), occupé et mis en état de défense par les Fritz dont les tranchées de première ligne se trouvaient entre ce village et nous. Nous les voyions bien, mais nous n'avions pas d'ordres les concernant. Elles étaient, du reste, bien trop éloignées pour qu'on puisse songer à les attaquer à ce moment. Je ne voyais pas les mouvements de mes voisins de droite. Alors, pour me tenir à leur hauteur, j'envoyai un Caporal voir ce qui se passait pour m'en rendre compte. [...]

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE