[...] Quelle ne fut pas notre stupéfaction quand le 12 [septembre 1914], au petit jour, notre capitaine apparut devant notre tranchée [..]

- Debout, les enfants, la bataille est gagnée. Les derniers tirs d'artillerie que nous avons subis depuis minuit étaient des tirs d'arrière-garde. L'ennemi a décollé et relue vers le Nord. Nous allons le poursuivre. Formez les faisceaux, préparez-vous, j'attends les ordres.

[...] Nous reprîmes la même route en sens inverse. Thiéblemont flambait comme une torche [...]. Puis ce fut Heiltz-le-Maurupt, incendié également.

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En traversant le village, un à-coup dans la colonne nous arrête au milieu des ruines. Nous entendons des gémissements, puis des appels :

- Soldats, soldats !

Nous nous approchons des décombres d'une maison. Nul doute, les appels viennent de là. Déblayant poutres et gravats, nous apercevons un lit protégé par le plafond écroulé et dans lequel gît une femme âgée.

- Que faites-vous là, grand-mère ? Vous êtes blessées ?
- Non. Mes pauvres enfants, comme je suis contente de revoir vos pantalons rouges. Mais je ne puis bouger.
- Attendez, nous allons voir.

Nous rendons compte au capitaine et lui demandons de pouvoir secourir cette femme.

- Impossible, nous dit-il, la colonne repart, on vient de siffler.

Nous retournons alors vers la pauvre vieille, lui laissons un quart de boule que nus venons de toucher.
Attendez grand-mère, ne bougez pas, d'autres soldats vont venir.
Et nous repartons. Avisant des sapeurs du Génie, nous leur signalons la maison, ils y partent aussitôt. [...]

Source Petits récits d'un grand drame - Paul RICADAT, avec l'aimable autorisation de son fils