[...] Nous voyons devant nous l'Adjudant SIMON qui, parvenu à la crête, déploie la section en tirailleurs et disparaît avec elle de l'autre côté. Nous montons rapidement pour les rejoindre et nous nous déployons mais nous sommes cloués sur place par un tir de mitrailleuses venant du bois qui surplombe le village de Yoncq.
La section s'est jetée à terre, nous aussi. Nous voulons ramper pour la rejoindre. Impossible. Le tir est tellement précis que les balles piquent en terre ou nous frôlent. De temps à autre on entend le claquement sec des balles sur les gamelles attachées sur les sacs. Avec nos doigts nous creusons le sol pour enfoncer notre visage en terre.
Nous constatons que les autres sections sont devant nous, clouées, elles aussi, par ce feu violent aggravé par les obus à schrapnells et les percutants qui tombent autour de nous.
Je ne quitte pas des yeux mon chef de section. S'il donnait l'ordre de faire un bond sur cette pente qui descend sur Yoncq nous verrions à rattraper notre retard. Pour l'instant il n'y faut pas songer. La pluie de la veille a fait place à un ciel bleu et à un soleil quasiment africain. La soif nous tenaille. J'ai bien l'eau polluée de mon bidon, mais me relever tant soit peu pour boire, pourrait me coûter cher.
A voir ce champ en pente et toutes ces capotes bleues immobiles, je me demande si la plupart ne sont pas déjà tous tués. Et nous sommes là sans ordre, ne sachant que faire.

A suivre....

Source Petits récits d'un grand drame - Paul RICADAT, avec l'aimable autorisation de son fils