Souvent, comme pour se distraire, on avait des alertes.
Brutalement, sans aucun indice préalable, une fusillade nourrie nous arrivait d’en face. Des grenades venaient hurler autour de nous en éparpillant leurs sales mitrailles. Alors, on prenait vivement ses places aux créneaux et on répondait aux coups de fusil par d’autres coups de fusil, aux grenades par d’autres grenades, sans savoir pourquoi, sans voir même la tranchée fritz qui se trouvait un peu en contre-bas de la nôtre, en arrière d’une petite crête arrondie.
Comme, au début, nous ne savions pas où se trouvait cette tranchée, j’avais été la reconnaître, une première fois, avec quatre hommes. Nous ne savions pas ce que nous allions trouver en route. Mais quand je dis en route, c’est une façon de parler : nous rampions sur le sol moussu de la forêt, dans les ronces sans feuilles, sous les arbustes dénudés; nous allions doucement, lentement. A une vingtaine de mètres de notre tranchée, arrêt : un grand diable d’Allemand était en train de frapper en bûcheron expérimenté un arbre qu’il voulait abattre. Il était à peine à 50 mètres et nos hommes voulaient lui tirer dessus. Je les arrêtai, non pas tant pour épargner cet homme, mais parce que je supposais que leur tranchée, aux Fritz, se trouvait entre lui et nous. Nous devions donc être prudents et bien regarder devant nous.
Malheureusement, deux de mes hommes toussèrent bruyamment. aussitôt, rrrrran ! une dégelée de coups de feu dans notre direction. Les balles passent au-dessus de nous en cassant des branchettes. On s’aplatit ; la fusillade continue ; on ne peut plus avancer : nous sommes repérés, la patrouille n’a pas atteint son but qui était de reconnaître la position exacte de l’ennemi.
Il nous fallu ramper de nouveau, jambes en avant, pour revenir vers les nôtres qui ne pouvaient tirer par crainte de nous atteindre. Et puis, tirer sur qui, tirer sur quoi ? Ils ne pouvaient rien voir. Nous revînmes donc près de notre tranchée, mais le moment difficile était celui ou il nous faudrait franchir le parapet pour nous couler à l’abri, à l’intérieur. L’un d’entre nous, trop pressé, imprudent, voulant faire mieux et plus vite que les autres, se dressa tout debout sur le parapet pour sauter très vivement à l’intérieur. Mais une balle fut plus vive que lui : elle vint le toucher au fondement et, continuant sa course, lui coupa les bourses et la verge !
Il poussa un horrible cri et tomba dans la tranchée évanoui.
On s’empressa autour de lui, et ce fut en le pansant qu’on découvrit l’horrible blessure qui saignait abondamment. On put arrêter le sang et j’envoyai prévenir la section de réserve qu’elle nous envoie les brancardiers. Mais ceux-ci ne vinrent qu’à la nuit; et pendant tout ce temps, le malheureux resta couché dans la tranchée boueuse à gémir constamment. Ce fut avec d’affreux cris qu’il parvint à se laisser hisser sur le brancard.

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE