Le 28 Août, tout au matin, nous étions rassemblés, tous les régiments de la Division, dans une belle plaine plate et herbue, touchant au village de Beaumont, célèbre dans les annales de la guerre de 1870. Cette année-là, en Septembre, alors que tous les hommes avaient démonté leurs armes pour un nettoyage complet, notre armée avait été prise à l'improviste par l'armée prussienne, arrivée sans crier gare et que l'incurie de nos chefs avait laissée approcher sans s'en soucier. Ce fut alors la bataille décisive qui se termina par l'investissement complet de Sedan où l'Empereur Napoléon III devait voir la fin de son règne.
Eh ! bien, ce 28 Août 1914, nous faisions la répétition de ce nettoyage d'armes. Tous les hommes du régiment, après avoir bu un bon café chaud arrosé de tafia - Nos approvisionnements avaient pu nous arriver, apportant les vivres des quatre jours précédents, nous étions donc en pleine bombance, entr'autres de pinard et de tafia que l'on buvait à pleins quarts - les hommes, donc, avaient étalé leur couvre-pieds en procédant, bien tranquillement, au nettoyage compliqué du Lebel. Le souvenir de l'événement historique dont ce terrain où nous nous trouvions avait été témoin m'étant revenu en mémoire, je pensais, et même disais à BOUCHER, tout en sirotant un bon quart de "gnaule":
- Maintenant, il ne manquerait plus qu'une attaque brusquée pour......
- RRRRan ! RRRRan ! répond l'écho !
- La voilà, tiens, ton attaque brusquée, me dit BOUCHER. Ça commence tout pareil qu'en 1870 !
Oui, en apparence, et pour nous seulement qui étions assez en arrière du front de bataille. Je vis bien, aux allures calmes des grands chefs et de leurs états-majors, que tout ce monde était au courant des choses. Personne ne s'agitait; rien que des gestes tranquilles. Aucun commandement énervé. Aucun signal de clairon ou autre. Donc, me disais-je, nous sommes bien à notre place et ceux qui se tamponnent là-bas aussi. Alors, attendons. Notre tour viendra sûrement.
Ça ne manqua pas.
Une demi-heure environ après les premiers coups de feu, en route, par bataillons, vers le combat qui augmentait d'intensité. L'artillerie tonnait déjà sans arrêt, et déjà les gros coups de canons sourds, larges, étoffés, annonçaient que les Allemands tiraient avec leur artillerie lourde. Grande bataille en perspective, certainement. Allons, tant mieux ! On va se dérider un peu.
Ce fut comme un baume sur les âmes et les corps de tous les hommes. Oubliés, les mornes jours précédents; oubliées, les fatigues, les angoisses, les tristesses de la défaite, de la retraite: on allait se battre, réellement, contre l'ennemi franchement découvert, et non plus contre l'ennui constant, autrement terrible.
Les Compagnies ouvrirent leurs intervalles, les élargirent. Puis, les Sections prirent de l'air à leur tour en se rapprochant de plus en plus du foyer du tintamarre. On obliqua à gauche, et on arriva bientôt sur une crête coupée de petites carrières, avec, au fond de la vallée, en-dessous de nous, un petit village tapi dans la verdure, entre des bois touffus. Ce village était Yonck (Ardennnes) que nous repérâmes sur la carte.

inor_beaumont_yoncq

Les ordres arrivent :
Le premier Bataillon doit marcher sur le village et s'en emparer. La deuxième Compagnie (la mienne) s'avancera par la vallée, le long du ruisseau qui la parcourt, avec, pour axe, le chemin qui suit ce ruisseau, sa gauche au ruisseau, sa droite en liaison avec la première Compagnie.
Le Capitaine nous répartit alors ainsi :
Première, deuxième, quatrième, section en avant, en ligne déployée, la première section à droite, en liaison avec les derniers éléments de la première Compagnie ; la deuxième section au centre; la quatrième section à gauche, touchant au ruisseau. La troisième section (la mienne) restait en réserve dans une petite carrière, tout en haut du panorama. Les sections commencent leurs mouvements, bientôt saluées par les coups de feu qui partaient du village de Yonck. Ma section, sous le commandement de l'adjudant BERNARD, va se poster à l'abri dans la carrière.
Il fallait, je le sais bien, qu'une section reste en réserve et pour le haut commandement, peu importait que ce soit la mienne ou une autre. Mais pour moi, cela importait beaucoup : au moment où on allait vraiment se mesurer à courte distance avec l'ennemi, je devais rester en spectateur inutile, alors que j'étais venu là dans le seul but de combattre effectivement. Non, cela ne collait pas.
Alors, puisque j'étais en surnombre, adjoint en quelque sorte à l'adjudant, je quittai délibérément la section, sachant que je pouvais le faire sans manquer à aucun devoir. Je pris le chemin qu'avaient suivi les sections et arrivai bientôt à hauteur du Capitaine, tapi derrière un talus, quelques petits gars déjà tués auprès de lui. Il me les montra avec beaucoup de tristesse.
- Voyez, me dit-il, ces pauvres petits. Oh ! ils n'ont pas souffert. Mais quelle terrible chose ! - Vous allez là-bas ? me demanda-t-il ensuite, en me désignant l'avant ?
- Oui, mon capitaine; il faut que j'y aille ; je ne peux pas rester là-bas en arrière.
Là-bas, ça ne marchait pas du tout.
On était encore à deux cents mètres du village, et déjà, les officiers avaient fait mettre baïonnette au canon ! Et ils faisaient faire des bonds massifs bien trop longs. Puis, une fois couchés, les hommes tiraient, tiraient tant qu'ils pouvaient, pour s'étourdir. Mais ils ne tiraient sur rien du tout. Leurs armes étaient vaguement dirigées vers le village; mais leurs balles allaient simplement voltiger parmi les cheminées des chaumières. C'était la pagaille. Les officiers eux-mêmes, pas plus aguerris que les hommes, ne savaient plus que faire.
Alors, je demandai au sous-lieutenant DE VERNEUIL de m'occuper de sa section, ce à quoi il consentit aussitôt, avec soulagement. Malgré le vacarme incessant, je parvins à organiser la marche en avant rationnelle. Escouade par escouade, en ligne déployée, les hommes à trois pas les uns des autres firent des bonds très rapides, de dix pas au plus, pour se coucher à plat ventre aussitôt. Dès que la quatrième escouade était arrivée sur la ligne, la première repartait, et ainsi de suite. De cette façon, personne n'était essoufflé et on avançait sûrement. Sans tirer, car à quoi cela pouvait-il servir ? Tirer sur des maisons ? Inutile. Insensiblement, la section arriva sans fortes pertes au pied des premières maisons du village. Quelques hommes seulement étaient restés couchés, tués ou blessés.
Une fois au pied même des maisons, nous nous apprêtions à nous y introduire, soit par les fenêtres dont les contre-vents étaient clos, soit par d'autres ouvertures, lorsque la première Compagnie, à notre droite, fut prise, sans raison apparente ni même réelle, d'une panique qui la fit refluer en désordre subitement. Elle perdit beaucoup de monde, à ce moment, et entraîna notre première section commandée par le lieutenant DUCROC qui venait d'être blessé légèrement à l'épaule. Cette section reflua aussi, entraînant la deuxième et nous laissant complètement isolés au pied des maisons. Nous allions avoir sur notre dos tous les défenseurs du village qui n'avaient plus à se préoccuper des assaillants en retraite désordonnée.
Nous prîmes alors le seul parti possible: reculer nous aussi, et nous le fîmes méthodiquement, mais la rage au coeur de manquer un si beau coup.
Lorsque nous fûmes revenus à notre point de départ, le Capitaine ordonna aux sections de reprendre leurs mouvements en avant.
- Vous, HUBIN, me dit-il, attendez. J'ai une mission à vous confier. Voyez : on nous tire dessus de là-bas, sur notre flanc gauche. C'est certainement un tireur isolé qui se trouve embusqué derrière ces buissons-là, de l'autre côté du pré. Vous allez tenter de dénicher cet oiseau-là et le faire déguerpir ou le tuer si vous le voyez. C'est intolérable de se faire tirer comme des lapins.
Je cherchai un passage pour franchir le ruisseau, peu large mais rapide et profond et trouvai un arbre couché en travers. Ce fut mon pont. Et je me mis à traverser le pré en diagonale, en me dirigeant vers le buisson signalé, à cent mètres environ. Je reçus, en effet, des coups de fusil de plein fouet, et j'entendais les balles venir d'en face, une à une. Je fus beaucoup plus surpris lorsque je constatai que j'étais pris à partie, moi tout seul, par une batterie allemande, invisible naturellement, mais dont les quatre obus tombaient méthodiquement aux endroits précis que je quittais en marchant. Ces obus qui s'obstinaient à suivre mes pas, tombant au milieu des vaches qui paissaient là bien paisiblement, m'indiquaient parfaitement que c'était bien moi qui était visé, ainsi que le mouvement dont l'ennemi me supposait être l'indicateur.
Mais comment pouvaient-ils faire. Il leur était impossible de me voir, du moins, les artilleurs ne le pouvaient pas. Il fallait donc qu'ils aient des indicateurs à proximité et une liaison téléphonique avec leur artillerie ? Diable ! me dis-je; c'est supérieurement organisé, cela. Comment peuvent-ils faire, ces gens qui ne sont ici que depuis hier soir seulement ?
Quoiqu'il en soit, je marche vers mon buisson, et n'y découvre rien. Je reviens sur mes pas. Que faire, à moi tout seul contre le village en bas que nos sections recommençaient à investir ? Je rendis compte au Capitaine qui avait bien vu tous mes mouvements.
Celui-ci m'envoya alors à la recherche de sa troisième section, Adjudant BERNARD, qu'il avait chargée d'une mission sur notre gauche, de l'autre côté du ruisseau et qu'il croyait bien perdue, car il ne la voyait nulle part.
Me voilà donc de nouveau en route dans le pré aux vaches, dont deux avaient été tuées. A peine avais-je commencé à traverser, voilà encore ces sacrés quatre obus qui se remettent à ma poursuite. C'était donc bien une batterie qui avait pour mission de battre cette petite vallée à la moindre alerte. Mais, quand même, ces gens-là n'étaient pas sorciers, il leur fallait des indicateurs qui devaient être bien près de nous !
Je n'avais pas le loisir de les rechercher puisqu'il me fallait aller à la découverte de notre section égarée. J'entrai donc dans le bois d'en face, et, suivant la lisière, j'appelais de temps en temps vers l'intérieur: 147e ?, 147e ?. A un moment donné on me répondit. J'allai vers les voix et me trouvai bien en face d'une section; mais pas de celle que je cherchais. C'était une section de la première Compagnie, sous le commandement d'un sous-lieutenant, qui s'était égarée. Comment avait-elle pu faire pour se trouver là, complètement en dehors de l'axe de la Compagnie et même du régiment ? Mystère. Le sous-lieutenant, me reconnaissant, me dit, d'un air ahuri
- Oh ! C'est vous le vieux sergent médaillé de la deuxième compagnie ? Alors, nous nous somme trouvés pris par un bombardement terrible où nous avons perdu une dizaine d'hommes. Nous ne savons plus que faire. Prenez le commandement sergent, je vous en prie. Je vous suivrai; je ne sais plus que faire.
- Bien, mon lieutenant, dis-je.
- A mes ordres, lançai-je aux hommes et aux gradés de cette section en détresse. Je prends le commandement par ordre du lieutenant. Suivez-moi.
Je les menai alors hors du bois, dans le fracas de la bataille qui durait toujours, qui augmentait même, accentuée par les grosses détonations des pièces de l'artillerie lourde allemande, la seule qui se faisait entendre, puisqu'il n'y en avait pas chez nous à cet endroit.
Au sortir du bois, je leur montrai le village que nos Compagnies attaquaient de nouveau; je leur montrai l'emplacement de leur première Compagnie et je les conduisis au combat en leur faisant traverser le ruisseau tout derrière notre section de gauche. Je les présentai au Capitaine DAZY qui rendit le commandement de sa section au sous-lieutenant en lui donnant l'ordre de rejoindre sa Compagnie, un peu plus loin, sur la droite.
Puis je repartis, reprendre mes recherches.
Mais je n'allai pas loin.
Comme j'arrivais au ruisseau pour le traverser une cinquième fois, crac ! un terrible coup me frappe au bras droit, exactement comme si une barre de fer était venue me frapper à l'humérus. Une douleur terrible éclate, ponctuée par le bruit d'un grand nombre de cloches qui seraient venues sonner dans mon crâne. Je tombai, mais sans m'évanouir. Je sentis que mon bras droit était fracassé, un peu au-dessous de l'épaule, et que le sang se répandait sur mon corps, à l'intérieur de mes vêtements. Je me mis alors en devoir de déboucler mon sac que je ne pouvais plus porter, je le fis glisser à terre, lentement. Ensuite, ce fut le tour de mon harnachement que je quittai aussi, ne gardant que ma musette et mon bidon, puis je me relevai, soulagé de ces poids qui me tiraient aux épaules.
Je ressentais une grande faiblesse d'où je conclus à une grande perte de sang; mais je pris sur ma réserve d'énergie pour me redresser et avancer à petits pas, après avoir mis mon bras droit en équerre, la main dans la capote. Je repassai près du Capitaine qui avait vu l'accident. J'étais, parait-il, blanc comme du lait.
- Mon pauvre HUBIN, me dit-il, comme je regrette de vous avoir envoyé là-bas !
- Mais, mon Capitaine, lui dis-je, ce n'est rien qu'une blessure. J'ai le bras fracassé, c'est vrai ; mais si je me tire de la guerre avec ça seulement, je serai bien partagé !
Deux petits gars m'accompagnèrent jusqu'au poste de secours où je trouvai, à ma grande surprise, quantité de gens couchés sur des brancards, et plus encore couchés ou assis par terre dans le pré environnant. je ne me figurais pas que les pertes du Bataillon avait été si fortes !
C'était le poste de secours du médecin aide-major de 1ère classe CARLETON - deux galons - qui me connaissait bien.
- Oh ! te voilà, me dit-il en me voyant. Toi aussi, tu as écopé ? Montre un peu ! Oui. Fracture compliquée de l'humérus droit. Hémorragie abondante. Plaie en séton. Je vais te panser et tu n'auras plus qu'une chose à faire : te reposer, et, ensuite, prendre la route pour aller à l'arrière. là, tu te feras évacuer pour quelque part dans l'intérieur de la France. Je ne puis te donner d'autres indications. Je ne sais pas moi-même où je serai ce soir. Au revoir, HUBIN, bonne chance !

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE