Le 22 Août, tout au petit jour, un feu de salve bien nourri partit d'un petit bois situé au haut de la crête qui dominait notre ferme et envoya ses balles s'aplanir sur les murs de notre grange; nous étions repérés. Aussitôt, nous nous sommes postés à l'abri du mur de soutènement du verger, et la fusillade cessa.
La Compagnie se rassembla, puis, le Bataillon.
On vit alors se dérouler un spectacle grandiose: tous les éléments de la Division étaient là, en une masse compacte, dans le village; la tête de la colonne se forma et partit en avant, vers le Nord, direction de Tintigny, l'objectif que, parait il, nous devions atteindre dans la journée après en avoir chassé les Allemands qui l'occupaient en force.
La Division, la 4e, qui partait ainsi, en ordre, vers une grande bataille, était composée de la 7e Brigade : 91e et 147e R.I, de la 8e Brigade : 120e R.I. et 9e et 18e Bataillons de Chasseurs à pied. C'étaient des troupes essentiellement régionales : le 91e était de Mézières, le 147e de Sedan ; le 120e de Stenay, et les 2 Bataillons de chasseurs de Longuyon. Elles étaient faites au pays, à ses aspects, accidents, habitants. Mais nous vîmes bien dans la journée même, que ces considérations n'avaient aucune valeur. On allait se heurter, de part et d'autre, à une ignorance de la guerre moderne et de ses réalités. Tout allait se passer bien différemment de ce que, chez les Allemands comme chez nous, on se représentait pendant le temps de paix.
D'autres éléments complétaient notre Division: artillerie de campagne, génie et toutes les troupes accessoires. Et c'était un beau spectacle que de voir tous ces corps de troupe prendre leur place, mathématiquement, dans la colonne, avec les intervalles réglementaires.
En tête, venait un fort escadron de cavalerie, des Hussards à cheval. Ensuite, le 120e R.I. Mon Bataillon était, ce jour-là le 3e dans l'ordre de marche, et notre Compagnie, elle, passait en quatrième ligne. Derrière nous venaient les deux Bataillons de Chasseurs à pied, puis, fermant la marche de la colonne, le 91e de ligne.
Nous suivions la route qui, un peu après la sortie du village, montait insensiblement mais d'une façon continue entre deux rangées de collines abruptes et boisées, en longeant un ruisseau qui courait rapidement sous une masse de roseaux.
Nous étions en route depuis une heure à peine; on venait de siffler la pause et on avait mis sac à terre en se rangeant sous les grands peupliers à droite de la route lorsqu'un coup de canon, venant de chez les Allemands, éclata à notre droite...Le chant caractéristique de l'obus se fit entendre, s'amplifia, passa dans la cime des peupliers et alla éclater, en un fracas assourdissant, à une centaine de mètres à peine, au milieu du bois. Stupeur. Arrêt subit des conversations. Tout le monde se sent la chair crispée; les visages pâlissent; on se regarde mutuellement. Je fais signe à mes hommes de se coucher au long du fossé; tous s'y précipitent. On attend la dégelée d'obus que ce premier arrivé nous promet, et, ma foi, on n'est pas du tout rassuré, car nous formons une colonne bien vulnérable, et si les artilleurs allemands sont très adroits ou bien renseignés, nous risquons d'être très abîmés.
Eh ! bien, non. Il n'y eut que ce seul coup de canon sur nous. Sans doute qu'au moment où la batterie allemande nous avait repérés et allait continuer son tir, un objectif nouveau et plus urgent lui avait été assigné.
Cependant, à peine nous étions-nous remis en route que fusillade et canonnade firent rage en avant de nous, au-delà des crêtes que nous avions sur notre droite. La bataille de Virton-Bellefontaine était engagée.
Elle allait durer jusqu'au soir.

Virton

Sans nous arrêter, nous montâmes jusqu'au hameau de La-Hague [LAHAGE], situé sur un plateau couvert de champs et de chaumes. Là, faisceaux formés, à l'abri des maisons du hameau, on nous fit établir en colonne de bataillon. La bataille se déroulait devant nous. Tous les Corps de la Division avaient des unités engagées. Chez nous, ce fut notre deuxième Bataillon qui souffrit beaucoup. Nous apprîmes coup sur coup la mort du Commandant, celle d'un grand nombre d'officiers et les affreux vides dans les Compagnies.
Ce Bataillon fut relevé par le troisième, qui combattit aux côtés du 120e R.I., très éprouvé, lui aussi, tant par la fusillade que par l'artillerie allemandes. Notre artillerie donnait à plein. Elle fit une consommation effrayante d'obus, à tel point qu'elle dut arrêter le tir de deux pièces sur quatre, par pénurie de munition. L'échelon n'allait pas assez vite et ne pouvait suffire à la demande. Les prévisions du temps de paix étaient dépassées dans des proportions inouïes. Tout le règlement était certainement à réviser entièrement.
Notre tour arriva aussi.

Source : Georges HUBIN - Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre  -  Tome V, avec l'autorisation de Michel EL BAZE